Dans une passionnante vidéo disponible sur Youtube (4 min 20 sec, vous ne vous y perdrez pas), le groupe bancaire ING et Microsoft présentaient ce qui est peut-être l’un des plus percutants exemples de ce qui se fait aujourd’hui en matière d’art généré avec Intelligence Artificielle (IA) : The Next Rembrandt.

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The Next Rembrandt (Source)

Trois cent quarante sept ans après la mort du maître de l’école hollandaise, diverses équipes se sont réunies pour scanner 346 de ses peintures, en extraire les caractéristiques majeures et composer une nouvelle toile, imprimée en 3D à partir du corpus. L’œuvre est sensationnelle, profondément paradoxale. On peut dire qu’elle est du Rembrandt et qu’elle n’est pas du Rembrandt. Elle choque l’esprit – et des critiques d’art ne se sont pas gênés pour crier au scandale – rappelant ici la réception désastreuse des premières peintures impressionnistes, là celle des ready-made.

De quoi parle-t-on ici ? D’une peinture d’environ 148 millions de pixels, répartis sur 13 couches. D’une toile fondée sur 168 263 fragments de l’œuvre de Rembrandt. D’une impression 3D, tellement poussée que l’œil d’un public aguerri croit y voir le maitre hollandais. Qu’en dirait un expert ? Car The Next Rembrandt n’est pas une réplique. Du moins pas exactement une réplique. C’est du Rembrandt. Une version essentialisée, mathématisée sans doute, mais basée sur l’essence d’un peintre mort il y a plus de trois siècle. Les questions esthétiques soulevées par cette œuvre – qui fera, on peut en être certain, date dans l’Histoire de l’art – sont ainsi reposées de manière inédite.

L’imagination n’étant pas (n’étant plus ?) une limite, on peut imaginer qu’un futur proche verra se cristalliser autour de ce genre de phénomènes un certain nombre d’entreprises créatives. Les perspectives deviennent peut-être plus claires lorsqu’on examine les caractéristiques fondamentales des IA, à savoir :

  1. La reproductibilité
  2. Le couplage
  3. L’absence de limite quantitative

La reproductibilité, tout d’abord. Le fait d’entraîner une technologie d’IA sur un certain corpus (la « base de données », à défaut d’autre terme, que composent les 346 œuvres de Rembrandt utilisées pour nourrir l’algorithme dont est issue la peinture ci-dessus) offre un algorithme que l’on peut, de manière tout à fait indifférente pour son intégrité, copier et recopier autant de fois que l’on veut. Ce n’est pas le résultat (l’œuvre) que l’on reproduit, mais l’algorithme qui produit cette œuvre. On dispose donc d’un bien à haute valeur ajoutée (valeur intellectuelle non négligeable, on s’en doute), totalement reproductible, qui a extrait les principes stylistiques d’un artiste (d’aucuns diront son savoir-faire, sa technique) afin de l’appliquer… potentiellement à n’importe quel cas de figure.

Deuxième caractéristique des algorithmes d’IA, leur couplage. Comme ils sont reproductibles, les algorithmes peuvent être couplés entre eux, de manière potentiellement illimitée. Il est donc possible d’appliquer le principe du Next Rembrandt avec un autre peintre (mettons Raphaël ou Botticelli)… Et ensuite, de coupler les deux algorithmes (celui du Next Rembrandt et celui du Next Raphaël) afin de générer une œuvre nouvelle. Aucune limite, ici, à l’application d’un tel principe. Ce peut-être du 50/50 ou du 30/70. On peut imaginer l’appliquer non seulement à Raphaël et à Rembrandt, mais également aux peintres contemporains, ou aux photos de famille. On peut imaginer utiliser ces images et les « traduire » en musique (on le fait déjà très bien, comme vous pouvez le voir ici, ici et ). Pas de limite de domaines non plus : parce que toute cette créativité appliquée aux IA repose sur une mathématisation (que j’ai déjà abordé dans cet article), on peut également l’appliquer à la littérature (si vous suivez quelque peu mes articles, vous devez savoir que je porte un intérêt particulier à cette question) mais aussi à la cuisine, la mode, le design, l’architecture… Pas de limite, donc, aux potentielles applications des algorithmes dans le domaine créatif, à leur reproductibilité et à leur couplage.

Dernière caractéristique, l’absence de limite quantitative : parce que les technologies d’IA (certains parlent d’une « constellation de technologies ») ne sont pas soumises aux contraintes humaines – contraintes de corps, d’esprit, de mémoire et de calcul – les IA excèdent de très loin la capacité créative de l’homme. Mais il faut pour cela s’entendre au préalable sur le terme de « capacité créative », qui doit être défini de manière stricte, voire basse. Je replace ici un passage de mon article précédent :

« Pour bien comprendre le phénomène des œuvres artificielles, ce n’est donc – d’après la définition d’Hawkins – pas d’imagination qu’il faut parler mais bien de créativité. Et Hawkins la considère comme une composante indispensable de la prédiction : elle est, très simplement, la capacité à faire des prédictions par analogie. Il le démontre par l’exemple des métaphores shakespeariennes :

« Les métaphores de Shakespeare sont des modèles de créativité : « l’amour est une fumée faite de la la vapeur des soupirs », (…), « il y a des poignards dans les sourires »… C’est à cause de telles métaphores, évidentes quand vous les entendez mais difficiles à inventer; que Shakespeare est considéré comme un génie de la littérature. Pour les créer, il lui fallut découvrir une succession d’intelligentes analogies. » P. 217″

Une créativité conçue de cette manière (stricte, on s’entend) n’a donc effectivement que peu de limite ; elle est, également, pertinente seulement dans la mesure où un regard humain, un jugement, l’évalue, l’accepte et la diffuse. Pour Gérard Berry, médaille d’or du CNRS et professeur au Collège de France :

Qu’un algorithme puisse aider le créatif, c’est absolument clair. Mais l’algorithme va explorer le monde selon les contraintes qu’on lui a données. La véritable créativité, elle, repose sur deux points : savoir quelles contraintes il faut donner pour obtenir quelque chose d’intéressant et être capable de juger du résultat. Ça, un ordinateur ne sait pas le faire. (source)
Il demeure clairement la nécessité d’un regard humain pour évaluer la proposition qui en résulte. L’IA en matière de créativité est donc surtout concevable comme un outil – outil autonome, dans une certaine mesure, mais outil tout de même. Gageons que cela ne risque pas de stopper leur utilisation dans le domaine des arts. Le potentiel est tout simplement trop grand.