Récemment, j’ai été amené à découvrir dans mes recherches l’ouvrage de Gérard Genette Fictions et Dictions, précédé de son article Introduction à l’architexte. Vous pouvez voir la capture plus bas, nettoyée par l’application CamScanner dont je ne peux déjà plus me passer. C’est sur la première partie, Introduction à l’architexte, que je me focaliserai ici.

Dans cet article fondamental – au départ publié dans la revue Poétique en 1977 sous le titre « Genre, « types », modes » , Gérard Genette propose une destruction argumentée de la triade pseudo-aristotélicienne dithyrambe-épopée-drame, réduite selon lui au seul binôme épopée-drame, le dithyrambe (soit le lyrisme) n’ayant d’après ses investigations jamais été proposé ni dans la Poétique d’Aristote, ni dans Platon. L’une des premières distinctions intéressantes rappelées par Genette est l’importance de l’aspect narratif dans la définition de la poésie, chez Platon comme chez Aristote. Aristote définit ainsi la poésie comme « l’art de l’imitation en vers » (Genette, p. 17), Platon définissant de son côté le poème comme nécessairement représentatif : la diégèse, c’est-à-dire le récit, serait donc selon eux au fondement même de la poésie. Genette en fait d’ailleurs l’essentiel du fait littéraire dans son travail.

Cette distinction est importante pour le phénomène des lettres générées par Intelligence Artificielle (IA) en ce qu’elles ont la plus grande difficulté à recourir à la question de la narration. C’est la diégèse comme essence du phénomène poétique que n’arrive pas à atteindre l’oeuvre générée par IA, à moins de recourir à des méthodes ou à des subterfuges. Le mode narratif pur (« telling without showing »), soit le dithyrambe, est par ailleurs désigné par Genette comme un genre qu’il qualifie de fantôme, c’est à dire purement théorique (Genette, p. 28), dont l’abandon (ou dirions-nous plutôt, l’absence de mention) par Aristote serait une décision purement prosaïque, faite au constat de la réalité des œuvres (Genette cite ainsi l’exemple topique de l’épopée homérienne, où le genre se confond trop souvent avec l’œuvre).

C’est le philosophe allemand Schelling (proche du romantisme, mouvement qui a d’ailleurs influencé la naissance du droit d’auteur) qui synthétise sans doute le mieux la récupération de la supposée triade initiée par Charles Batteux ; dans cette perspective, Genette nous rappelle que Schelling propose de considérer la triade comme une évolution historique, puisque « l’art commence par la subjectivité lyrique, puis s’élève à l’objectivité épique, et atteint enfin à la synthèse, ou « identification » dramatique » (Genette, p. 45). C’est donc un mouvement de la subjectivité (le dithyrambe, ou lyrisme) vers l’objectivité (l’épopée) puis la synthèse (le drame) que propose Schelling comme modèle historique. Ce modèle sera suffisamment convaincant pour être repris par Victor Hugo lui-même (dans sa fameuse préface de Cromwell) et James Joyce dans son Dédalus. Le passage de ce dernier qu’offre Genette mérite d’ailleurs d’être repris pour lui même, car l’objectivité apparait alors comme le sommet de la création (et quoi de plus objectif, sans doute, qu’une intelligence artificielle ? Le mythe de la neutralité algorithmique n’est décidément jamais loin).

« L’artiste, comme le Dieu de la création, reste à l’intérieur, ou derrière, ou au delà, ou au dessus de son oeuvre, invisible, subtilisé, hors de l’existence, indifférent, en train de se curer les ongles ». (Joyce, p. 212-214).

Peu de chance qu’une IA se cure les ongles à moins d’être programmée pour, mais cette indifférence est intéressante. N’était-elle pas le principal reproche que Tolstoï adressait à Shakespeare ?

De fait, la littérature générée par intelligence artificielle autonome semble forcément mimétique (dans un sens très particulier, ancré dans ce que l’on nomme couramment la Créativité Computationnelle Symbolique), mais jamais diégétique : il n’y a pas « d’univers spatio-temporel désigné par le récit », tout simplement parce qu’un univers spatio-temporel et un récit impliquent un bon sens que n’a pas encore atteint la recherche en créativité computationnelle (quelques exemples ici et ). Mais nous y reviendrons.

La triade Lyrique-Épique-Dramatique correspond finalement à ce que Gérard Genette dénommerait des « archigenres » (du grec ancien ἀρχι, « qui mène, qui gouverne »), c’est-à-dire qu’ils conduiraient, d’un point de vue téléologique, l’attribution des genres (Genette, p. 64) : ils contiennent, toujours selon Genette, les genres empiriques. Là où l’étude pointe une distinction très intéressante pour notre recherche, c’est quand Genette soulève que la triade est normalement considérée comme naturelle (p. 68), soit en quelque sorte inévitable d’un point de vue de l’ontologie littéraire. Pour lui, bien au contraire, ces « archigenres » sont une construction à la fois naturelle et culturelle :

« À quelque niveau de généralité que l’on se place, le fait générique mêle inextricablement, entre autres, le fait de nature et le fait de culture » (Genette, p. 68).

L’influence de Lévi-Strauss et de Jakobson est patente mais on l’aura compris : qu’il soit naturel ou culturel, le « genre » implique toujours une narration.

Pour Genette, ce serait donc plutôt la catégorie du mode qui devrait être placée au sommet de la pyramide taxinomique de l’étude littéraire, puisque le mode est la catégorie « la plus indéniablement universelle en tant qu’elle est fondée sur le fait, transhistorique et translinguistique, des situations pragmatiques » (p. 73).

La triade de Genette serait donc une triade Thème – Mode – Forme (bien qu’il se refuse à l’établir avec aplomb), cette triade dessinant « en quelque sorte le paysage où s’inscrit l’évolution du champ littéraire (…) », de manière cette fois parfaitement aristotélicienne et, surtout, intemporelle.

D’un point de vue de la créativité computationnelle littéraire, cette taxinomie semble également plus apte à saisir l’objet des lettres artificielles. Le mode remplace le genre : il devient pour Genette (repris par Marielle Macé), le « mode de représentation » : il sera donc narratif, dramatique ou mixte. En matière de littérature générée par IA, c’est surtout la prose qui interroge : celle-ci est comme on l’a dit plus difficile à atteindre, entre autres parce qu’elle suppose un rapport au temps. Ce n’est pas pour rien si Genette, dans Figure 3, ouvrage qui pose les bases de la narratologie, fait surtout appel aux exemples d’À la Recherche du Temps Perdu

Mais l’apport de Genette dans son Introduction à l’Architexte, c’est surtout la notion de transtextualité (soit le rapport d’un texte à d’autres textes), qu’il décline selon de nombreuses formes.

= Intertextualité (présence littérale, partielle ou totale, d’un texte dans un autre)
Transtextualité (rapport d’un texte à d’autres textes) = Paratextualité (imitation ou transformation d’un texte dans un autre)
= Architextualité (relation d’un texte au discours entendu au sens large – genre, thème, mode, forme…)

Défini comme tel, l’objet de la Poétique dans son entier (au sens contemporain) est donc l’architexte. La mention est importante parce que la totalité des lettres générées par IA sont issus d’un rapport transtextuel avec leur corpus générateur. Le raisonnement de Genette est son apport théorique est donc primordial sur au moins deux points concernant les lettres générées par IA :

  1. la question de la transtextualité inhérente au phénomène et
  2. celle de l’exception narrative des lettres artificielles, le champ de la créativité computationnelle n’ayant pas jusqu’ici réussit de manière convaincante à travailler sur la question de la production narrative.

C’est donc ce cadre que j’essaierai de privilégier dans la suite de mes recherches, afin de saisir au mieux selon quelles modalités le processus de narration échappe à la créativité computationnelle littéraire.

 


Sources citées :

GENETTE, Gérard, Fiction et diction, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points-essais », 2004, 236 p.
JOYCE, James, Dedalus, Paris, Gallimard, 1916, 384 p.

NB : Un merci tout particulier au professeur Richard Saint-Gelais du CRILCQ, qui m’a pointé cette lecture essentielle tôt dans ma réflexion.