La notion même d’imagination – fondamentale lorsqu’on aborde la question de l’œuvre d’art – est étymologiquement liée à la notion d’image ou de vision ; selon cette courte notice, De Mung l’associait à la « faculté d’inventer des images » avant que la notion devienne au XIVe siècle, la « faculté d’inventer des combinaisons ». Montaigne désigne le principe imaginatif de la même manière, comme la « faculté d’évoquer des images de ce qui a été antérieurement perçu ».

Selon cette étymologie, l’imagination se fonde d’abord sur des connaissances acquises, sur un savoir préalable. Généralement associée au seul domaine créatif, l’imagination – et son versant productif, la créativité – est de plus en plus associée à des secteurs qui la jaugeaient autrefois frivole. La philosophe Martha Nussbaum et son ouvrage L’Art d’Être Juste (traduit en français 10 ans après sa sortie…), mais aussi Paul Ricoeur et Carol Gilligan l’intègrent ainsi aux questions de morale, offrant une perspective renouvelée contre le mouvement Droit et économie du juriste américain Richard Posner. Parmi ces trois auteurs, seule Nussbaum se préoccupe directement de littérature, utilisant celle-ci pour évacuer les modèles utilitaristes de la pensée de Posner… Et faisant, de fait, une lecture utilitariste de la littérature, ce dont on ne saurait sans doute lui tenir rigueur ici. Pour Nussbaum, la littérature est en effet le lieu privilégié d’une expression empathique, et permet mieux que n’importe quelle étude l’expérimentation d’un cadre de vie autre que le sien, notamment au travers de l’imagination.

Au delà de cette vision morale de l’imagination et de la littérature, j’aimerais m’intéresser ici plus précisément à nos objets d’étude que sont les œuvres artificielles. Pour cela, un petit retour en arrière s’impose, du XIe siècle avant Jésus-Christ jusqu’au Quattrocento italien. Cette dernière période, qui voit les meilleurs artistes de la Renaissance (comme Vinci ou Alberti) renouveler et recentrer l’art contemporain en le fondant sur des valeurs humanistes se fonde également sur des principes mathématiques, notamment pythagoriciens. Marc Jimenez, dans son ouvrage Qu’est-ce que l’esthétique ?, aborde ainsi la question :

« Il n’est donc pas abusif de parler d’une « mathématisation » de l’art en cette époque du Quattrocento. Au VIe siècle avant J.-C., Pythagore tentait de comprendre l’univers tout entier à l’aide du nombre. L’« ordre des choses », le cosmos, est réductible à des lois arithmétique et géométriques. Le nombre est donc souverain : livrant accès au savoir, il ne peut être que sage, par définition. Mais s’il est sagesse, il ne peut être aussi qu’harmonie et beauté. Les artistes de la Renaissance tirent les leçons de Pythagore, dont le nom apparaît si souvent dans les documents de l’époque; ils éprouvent une fascination identique pour cette cosmologie du nombre. » P. 48

La remise des clefs à Saint-Pierre, du Pérugin (maitre de Raphaël), illustre assez bien les principes mathématiques et géométriques appliqués au domaine de l’art au Quattrocento.

Sans même aborder la question du nombre d’or (j’aurai sans doute l’occasion de le faire plus tard), cette conception décrite par Jimenez selon laquelle l’ordre des choses serait réductible aux lois arithmétiques et géométriques est à rapporter avec une théorie : le physicalisme, selon laquelle toutes les connaissances seraient réductibles à des phénomènes physiques. Réductionniste, le terme l’est sans doute par certains aspects, offrant un paradigme de réflexion dans lequel s’inscrivent, de ce que j’en ai vu jusqu’ici, quasiment tous les travaux de programmation informatique à l’origine des œuvres artificielles. Traduction du physicalisme, le fonctionnalisme conçoit quant à lui l’esprit comme un système de traitement de l’information, toute analogie avec l’ordinateur étant évidemment abondamment soulignée par les théoriciens. Cette théorie physicaliste, appliquée à l’esprit dans le fonctionnalisme, a des sources philosophiques revêtant une certaine autorité. Hobbes, dans son Léviathan, offre ainsi une analyse du phénomène de la pensée pour le moins arithmétique :

En dehors de tout cela, nous pouvons définir (c’est-à-dire déterminer) ce que signifie le mot raison quand nous la comptons parmi les facultés de l’esprit. Car la RAISON (sic), en ce sens, n’est rien d’autre que le fait de calculer (c’est-à-dire additionner et soustraire) les consécutions des dénominations générales admises pour marquer et signifier nos pensées. Je dis marquer, quand nous calculons par nous-mêmes, et signifier quand nous démontrons ou prouvons à autrui nos calculs.

En matière d’intelligence artificielle, on préférera le terme computationnalisme, développé par Hilary Putnam, qu’on peut réduire au terme CTM pour Computationnal Theory of the Mind. C’est sur cette base que se fonde le travail de Jeff Hawkins. Là où il innove, c’est quand il propose surtout une modèle de prédiction ; selon lui, c’est en effet la capacité à connaitre le passé pour prédire le futur qui caractérise l’intelligence. Il n’est pas ici question de futurologie, son raisonnement est applicable au fait de jouer au tennis, de résoudre une équation ou d’écrire un roman, mais aussi et surtout de s’asseoir sur une chaise, de porter une fourchette à sa bouche et de reconnaitre un ami dans la rue. Cela irrigue tous les aspects de la vie humaine. C’est l’apport principal de son ouvrage Intelligence :

« (…) notre cerveau fait appel aux mémorisations qu’il a stockées pour procéder à des prédictions continuelles concernant tout ce que nous voyons, entendons, ressentons. » P. 104

« A mon avis, la prédiction n’est pas qu’une activité du cerveau parmi d’autres. C’est la fonction principale du néocortex, le fondement de l’intelligence. Le cortex est un organe voué à la prédiction. Pour comprendre ce que sont l’intelligence et la créativité, pour comprendre comment fonctionne le cerveau et comment construire des machines intelligences, nous devons comprendre la nature de ces prédictions et aussi comment le cortex les génère. Même les comportements sont mieux appréhendés si nous les considérons comme des sous-produits des prédictions. » P. 107

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f6/Sonnets1609titlepage.jpg

Sonnets Shakespeariens

C’est donc sur ce cadre de mémoire-prédiction qu’il fonde sa conception de l’imagination, une centaine de pages plus loin. Mais plutôt que d’imagination, ce dernier parlera… de créativité. Je l’ai mentionné un peu plus haut sans l’expliquer : la créativité (le concept est d’ailleurs américain, calqué en français) est le versant productif de l’imagination, sa réalisation concrète. Selon cette acception, l’imagination serait en quelque sorte le versant non-réalisé de l’intelligence (en quelque sorte une intelligence en puissance) tandis que sa réalisation concrète serait la créativité. La créativité implique donc de l’imagination, tandis que l’inverse n’est pas forcément vrai.

Pour bien comprendre le phénomène des œuvres artificielles, ce n’est donc – d’après la définition d’Hawkins – pas d’imagination qu’il faut parler mais bien de créativité. Et Hawkins la considère comme une composante indispensable de la prédiction : elle est, très simplement, la capacité à faire des prédictions par analogie. Il le démontre par l’exemple des métaphores shakespeariennes :

 » Les métaphores de Shakespeare sont des modèles de créativité : « l’amour est une fumée faite de la la vapeur des soupirs », (…), « il y a des poignards dans les sourires »… C’est à cause de telles métaphores, évidentes quand vous les entendez mais difficiles à inventer; que Shakespeare est considéré comme un génie de la littérature. Pour les créer, il lui fallut découvrir une succession d’intelligentes analogies. » P. 217

La créativité et l’imagination, lorsqu’elles sont fondées sur des bases physicalistes, se désanthropocentrent littéralement. Elles deviennent des notions utilitaires… Et applicables aux intelligences artificielles. On préférera donc l’utilisation du terme « physicaliste » pour approcher une conception de l’imagination et de la créativité dans le cadre des œuvres artificielles. La capacité créative de l’être humain, sorte de chasse gardée rassurante, apparait donc fortement concurrencée. Cela ne signifie certainement pas sa fin, mais contribue clairement à sa redéfinition.