Dans son article « Pour une littérature informatique : un manifeste », Jean-Pierre Balpe mentionne ce qu’il appellera ensuite dans son colloque de Cerisy « une modification de la conception même de la littérature dans son ensemble » (Balpe, p. 244) dès lors qu’il y a utilisation d’un ordinateur comme instrument de production du texte, autrement dit comme outil. L’objet littéraire comme unité, vase clos, (vision essentiellement structuraliste) le conduit à voir que « l’enjeu existentiel du texte se déplace de l’espace de l’auteur à celui du lecteur. » Pour Jean-Pierre Balpe, la littérature informatique ne travaille donc pas une conception patrimoniale de la littérature – celle de l’objet (Dickie parlera de « l’artefact ») –, mais plutôt un rapport à l’immatérialité qui serait l’essence même de la littérature (il dit ainsi à ce sujet que « La littérature est un immatériel » (Balpe, p. 236), autrement dit la littérature dans son ensemble). Il constate donc « une relation constante d’échange entre un domaine immatériel et l’ensemble des objets matériels qui sont les supports de ces relations » (Balpe, p. 232). L’immatériel est donc caractérisé par une sorte de mouvement perpétuel (Vitali-Rosati parlerait d’« éditorialisation »), tandis que le matériel, par sa réification même, serait selon Balpe plus « apte à capter des moments stables ».

Il cite d’ailleurs à ce sujet la phrase provocatrice d’Edgar Morin : « le patrimoine matériel est un cimetière, le patrimoine immatériel est la vie même » (Balpe, p. 235). Ce débat me semble pointer quelques éléments intéressants : la matérialité du silicium avec lequel est construit tout système informatique, et donc toute intelligence artificielle, utilise la réalité immatérielle du corpus comme autant de choix esthétiques immatériels, de décisions qui ne sont pas nécessairement formalisées ou intellectualisées comme telles.

Certes, ces choix sont matérialisés par du code, mais Heidegger nous rappelle dans son texte « The Question Concerning Technology and Other Essays » (1977) le danger de nier qu’il existe une pensée en dehors de la matérialité des mots (ou de la matérialité du code en ce qui nous concerne). Sans le mentionner, Balpe n’est pas loin d’une telle réflexion lorsqu’il dit que « La littérature est un texte infini constitué d’un corpus fini d’objets littéraires » et que « tout livre, tout poème, n’est qu’un état momentanément matérialisé de la littérature immatérielle (…) » (Balpe, p. 237) : son raisonnement quand à la littérature dans son ensemble comme un corpus immatériel s’inscrit dans la lignée heideggerienne sur ce point spécifique. Assez logiquement, toute critique d’un texte de littérature (informatique ou non) doit alors nécessairement se situer à un « niveau supérieur », en référence à ce patrimoine immatériel, cet état vaporeux mais présent dans lequel réside toute idée de littérature. Pour ce qui est de la littérature informatique, Balpe considère cependant que :

« l’être trouve sa réalisation profonde dans le processus, dans l’ensemble des fonctionnements qui le mènent au jour. Toute œuvre de littérature numérique est de ce type : ce qu’elle donne à lire sous les états qu’elle propose ce sont les processus à l’œuvre dans diverses conceptions de la littérarisation » (Balpe, p. 247).

René Audet a d’ailleurs théorisé cette considération, écrivant qu’en matière d’écriture numérique, « (…) le procédé dépasse très souvent la résultante, le principe idéologique déclassant la valeur littéraire du projet. » (Audet, 2015, § 4). Dans un tel paradigme, où se situe la littérature générée par intelligence artificielle ?

Un horizon d’attente déplacé vers le processus ?

Engrenages (CC)

J’ai écris ailleurs qu’ici sur la question du contexte de culture libre dans lequel s’inscrit généralement la génération textuelle, qu’il s’agit de garder en tête pour le raisonnement qui suit. Pour Balpe, « L’écriture utilisant un ordinateur relève obligatoirement de la nécessité d’une conscience programmatique. » (Balpe, p. 243), et il est donc « a priori indispensable d’imaginer vers où aller et comment y aller. » Autre manière de dire, comme Stéphane Vial, que toute programmation comporte une esthétique et donc une idéologie : cette idéologie, dans le cas du processus, semble être celle d’un lâcher-prise. Comme le précise Balpe, ce lâcher-prise est une approche « évidemment beaucoup plus forte dans une approche générative de l’écriture que dans une approche hypertextuelle », raisonnement qui s’applique tout à notre objet d’étude (j’ai exposé par ailleurs comment ces algorithmes apprenants s’autodéterminent sur les œuvres-sources, et produisent ainsi des résultats indépendants de leurs auteurs-programmeurs).

Le fond de mon raisonnement, pour le dire autrement, est que si l’oeuvre générée est le fruit d’une compétence programmatique, elle n’est cependant pas pour autant le fruit d’une conscience programmatique, c’est-à-dire une idéologie au sens de Stéphane Vial. Au sujet de la littérature informatique, Balpe mentionne qu’en matière d’écriture générative « tout créateur utilisant l’ordinateur comme outil de gestion ou de production de texte se doit d’être un théoricien de sa propre écriture ». La nécessité est une chose, mais la réalité en est une autre, et les auteurs d’oeuvres générées par intelligence artificielle sont de fait souvent bien loin d’être dans une telle situation : s’il existe bien entendu des théoriciens de leur programmation (David Jhave Johnston, Allison Parrish, Yuxi Liu), la plupart manipulent surtout des textes qu’ils aiment et ont au contraire une approche intuitive, basée sur l’appropriation autonome du style.

Pour le dire encore autrement, ils correspondent de fait à cette image de l’écrivain « intuitif » que Balpe voit en principe bousculée par la littérature informatique, ils maintiennent cette posture (et si l’IA se développe selon les modèles d’affaires visés par les GAFA, il est plus que probable que les compétences de développement en apprentissage machine soient de moins nécessaires pour accéder à ce type d’outils, ce qui aura peut-être pour effet de démocratiser la génération textuelle). Bien sûr, la nécessité pointée par Balpe est évidemment une nécessité subjective par rapport au texte, une exigence de soi à soi, une obligation esthétique et éthique.

D’autres processus

Comme l’intelligence artificielle, l’OuLiPo fonctionne également selon des modèles de contraintes (les bases de données et les algorithmes utilisés). L’OuLiPo, à l’inverse du structuralisme, ne considère pas le système linguistique comme un vase clos : du moins, il ne l’utilise pas comme tel. Bien au contraire, l’OuLiPo utilise des « formules fermées perceptibles dans chacun des fragments » (Balpe, p. 247), lesquelles cherchent à se figer au travers de formules génératives. Tout l’inverse, d’après Balpe, de la littérature numérique, qui cherche à découvrir les possibles dans une logique de processus littéraire se déclinant à l’infini. À l’inverse de l’OuLiPo, l’intérêt des oeuvres générées par IA – contrairement au raisonnement de Balpe et, on le verra, de Marie Bélisle – ne réside pas selon nous dans leur potentiel d’infinités : leur intérêt, leur essence, réside dans la manipulation d’un corpus par un algorithme qui détermine seul les pertinences qui conduiront à l’oeuvre générée. Autrement dit, leur intérêt réside dans leur autonomie par rapport à l’auteur-programmeur et leur auto-détermination par rapport aux œuvres-sources. Pas tant des infinités, donc, mais des nœuds complexes, plus proches de l’OuLiPo en ce sens que de la littérature numérique selon Balpe.

Marie Bélisle, qui elle-même généra des textes par ordinateur en 1995, élabore dans son article « Le Fantôme de Stéphane Mallarmé » une théorie de la production littéraire informatisée (PLI), autrement dit du « texte générateur de textes » (Bélisle, p. 210). Sa référence à Pierre Lévy (1992), lequel reconnaît le code informatique comme art, est importante : c’est à un art générant du texte que nous avons affaire. Cet art de la programmation est-il littéraire? Marie Bélisle ne pose pas la question esthétique puisque son article essaie d’examiner si les œuvres issues de PLI peuvent ou non former un nouveau genre. Comme elle l’explique, « il ne suffit pas qu’un produit littéraire se distingue de la production connue pour qu’on puisse conclure à la naissance d’un genre » (Bélisle, p. 204). Du reste, rappelle-t-elle, (peut-être de manière trop tranchée au regard de la notion de littérarité conditionnaliste de Genette) « l’identification institutionnelle de l’auteur n’est pas et n’a jamais été un critère d’évaluation de la littérarité » (Bélisle, p. 207). Pour appuyer son propos, elle cite le Roman de Renart, unanimement canonisé comme œuvre littéraire en dépit d’une absence d’auteur.

Pour Marie Bélisle, la PLI désigne donc « un processus d’écriture assistée par ordinateur dans lequel l’écrivain utilise ou réalise des programmes informatiques générateurs de textes littéraires. ». Il y a ainsi PLI « lorsqu’un texte en langage artificiel (un programme) manipule le langage naturel de façon à produire un poème, une nouvelle, etc. » (Bélisle, p. 209). À partir de cette définition très large, similaire à celle que propose Balpe de la littérature informatique, Bélisle examine la question du support en s’interrogeant notamment sur la possibilité d’y fonder la question de genre. Autrement dit, suffit-il d’utiliser des programmes pour générer des oeuvres pour que ces oeuvres appartiennent à un genre particulier, le « genre » PLI ? De façon plus large, le support d’une oeuvre est-il suffisant pour caractériser un genre littéraire ?

Une partie de son raisonnement conclut que « le statut générique d’une œuvre littéraire est déterminé par la structure du discours et par son degré d’iconicité » (Bélisle, p. 213), c’est-à-dire au moins en partie par l’autoréférentialité du texte aux autres textes du même genre. Umberto Eco a du reste un raisonnement micro similaire au sujet de l’interprétation d’une portion de texte, en faisant remonter cette idée à Saint-Augustin :

« Toute interprétation d’une portion d’un texte peut être acceptée si elle est confirmée par une autre portion du même texte, et doit être rejetée dans le cas contraire. En ce sens, la cohérence textuelle interne contrôle les élans (autrement incontrôlables) du lecteur. » ECO, Umberto, Confessions d’un jeune romancier, Grasset, 2013, p. 47.

Peut-on également appliquer cette question du genre au processus ? Bélisle cite d’ailleurs un passage intéressant de Pierre Ouellet à ce sujet, en p. 211 :

« La littérature se re-produit davantage qu’elle se produit : elle s’imite bien plus qu’elle n’imite la nature, comme le croyaient les Anciens, et cette imitation, par laquelle on « reconnait » les textes : dans leur similitude avec d’autres textes, donne lieu à des « ressemblances de famille » dans lesquelles Wittgenstein voyait la définition même de tout concept générique »

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c8/PSM_V33_D669_A_blind_man_writing_with_the_mauler_machine.jpg

A blind man writing with the mauler machine (CC)

Bélisle propose donc de considérer le programme en lui-même comme genre. Elle s’inscrit alors dans la même ligne de pensée que Vial (2004) ou Lévy (1992) qui reconnaissent le code informatique comme œuvre (et donc comme projet esthétique), voir comme Balpe qui, nous l’avons vu, reconnaît le déplacement de l’horizon d’attente vers le processus. Bélisle donc bien émerger un genre « selon les critères de la similitude et de la parenté » (Bélisle, p. 217), mais un genre qui n’est pas littéraire pour autant. Pour Bélisle, le genre de la PLI est en réalité surtout composé de cette « littérature matricielle » (produite à l’ordinateur ou non), dans la même ligne de pensée que ce que théorise Jean-Pierre Balpe sur la littérature immatérielle et qui permet « la disparition élocutoire du poète », le rêve mallarméen du livre » (Bélisle, p. 224).

« Dans le nouveau régime de la création, l’artiste n’assure plus la composition, l’écriture ou le dessin d’un message, mais conçoit un système générateur d’œuvres », (Lévy, 1992, p. 62).

Moins récent, mais tout aussi pertinent, Italo Calvino développait déjà dans La Machine Littéraire (1984) l’argument d’un intérêt pour le processus lui-même d’une utilisation de machines en littérature. Dans la métaphore finale de son texte, Calvino rappelait le dernier récit de Temps Zéro : dans une réécriture du Comte de Monte-Christo, l’abbé Faria et Edmond Dantès sont encore emprisonnés ; tandis que Faria creuse sans cesse différentes galeries, échouant à s’échapper, Dantès élabore de son côté les plans d’une prison parfaite. Son raisonnement est le suivant ; soit cette prison sera impossible à fuir (et donc semblable à celle où il se trouve), auquel cas il aura la tranquillité d’esprit « de qui se trouve où il est parce qu’il ne peut être ailleurs », soit elle sera « plus impossible encore (…) et alors ce sera le signe qu’ici une chance de fuir existe » (Calvino, p. 28-29). Dans cette métaphore du langage, Calvino propose une vision très pertinente de l’IA comme outil d’exploration littéraire, participant au processus d’une écriture non pas blanche comme le veut Barthes, non pas transparente comme le veut Balpe, mais teintée par les sources qui servent à la générer. Calvino mesure d’ailleurs l’importance de l’examen de ce processus, longtemps laissé de côté (Calvino, p. 19) par les théoriciens. Son explication du processus rappelle d’ailleurs de très près le fonctionnement de l’apprentissage machine (machine learning), qu’il soit ou non supervisé :

« La littérature, telle que moi je la connaissais, c’était une patiente série de tentatives pour faire tenir un mot derrière l’autre en suivant certaines règles définies, ou, plus souvent, des règles non définies ni définissables, mais qu’on peut extrapoler d’une série d’exemples (…) » (Calvino, op. cit.)

La littérature comme « règles non définies ni définissables », mais qu’on peut cependant extrapoler d’une série d’exemples : c’est très exactement le fonctionnement de l’apprentissage machine dont sont issus les algorithmes d’IA les plus performants aujourd’hui.

Le déplacement de l’horizon d’attente vers le processus : quelles conséquences ?

Le fantasme de Borgès d’une littérature infinie ou, comme dit Balpe, d’une infinité de lectures d’une infinité de textes, ne présente pour certains qu’un intérêt théorique : Umberto Eco y voit un découragement tandis que, pour Italo Calvino, la compréhension du processus déplace le moment décisif de la création vers la lecture (Calvino, p. 20). La littérature reste, en somme, toujours confiée à la conscience humaine, qui lui confère sens et intérêt. Certains auteurs, comme Milad Doueihi, voient dans cette confusion entre le lecteur et l’auteur un phénomène plus large, ancré dans l’Histoire :

« L’érosion des différences entre auteur et lecteur telle qu’elle se déploie dans l’environnement numérique actuel est un écho fidèle des anthologies populaires de la Renaissance et des livres de « lieux communs » qui circulaient librement avant le Siècle des Lumières. La culture numérique se constitue alors en avatar de pratiques lettrées répandues avant le 18e siècle ! » (Doueihi, p. 5)

En littérature comme en intelligence artificielle, il est donc bon de citer Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée : tout se transforme.


Bibliographie :

AUDET, René, « Écrire numérique: du texte littéraire entendu comme processus », dans Itinéraires, Littérature, textes, cultures, 2015, no 2014-1. (en ligne) BÉLISLE, Marie, « Le Fantôme de Stéphane Mallarmé », dans Nouvelles Tendances en Théorie des Genres, Nota Bene Université, 1998, p. 210. BALPE, Jean-Pierre, Manuela, DE BARROS, et. al., L’art a-t-il besoin du numérique ?, Colloque de Cerisy, Éditions Lavoisier, 2006, p. 244.

CALVINO, Italo, La machine littérature: essais, Éditions du Seuil, 1984, 258 p.

DOUEIHI, Milal, « Le livre à l’heure du numérique : objet fétiche, objet de résistance » dans //Read/Write Book: Le livre inscriptible//, Marseille, Open Edition Presse, 2010, p. 5.

ECO, Umberto, Confessions d’un jeune romancier, Grasset, 2013, 235 p.

HEIDEGGER, Martin, The Question Concerning Technology and Other Essays, New-York, Harper and Row, 1977, 182 p.

VIAL, Stéphane, L’être et l’écran: comment le numérique change la perception, Presses universitaires de France, 2013, 335 p.